DEPUIS LE NID
Avec la pulvérisation de Startimes par Canal Plus en Centrafrique, L'INSPECTEUR Guimonwara s'était découvert une âme de cinéphile hors pair.
Toujours en solitaire devant un verre de Wanawa, la vodka russe fabriquée en Centrafrique, il aimait se laisser emporter devant les séries originales proposés sur le bouquet de chaînes télévisées.
Il était fier de sa télévision de 80 pouces qu'il aurait sauvé des flammes lors d'un énième départ de feu douteux dans des entrepôts uniquement sous assurance.
Après avoir entendu le transitaire à qui appartenait l'entrepôt dire que toute la paperasse avait disparu dans les flammes, Guimonwara poussa le vice encore plus loin en prétendant que la télévision était un cadeau qui lui était destiné et qu'il reviendrait avec les papiers.
Quand l'inspecteur Guimonwara parle, le paradis et les enfers prêtent allégeance.
L'ÉVEIL DES SENS
Inspiré par la campagne de publicité de la marque de vodka Wanawa fabriquée en Centrafrique, l'inspecteur entreprit de mélanger l'alcool avec une boisson proche du Coca Cola et produite par la société Mocaf du groupe français Castel dans l'espoir d'obtenir un cocktail '' Black Russian''.
Malheureusement pour lui, la relation Franco-russe en Centrafrique n'a pas pu faire ses preuves dans son verre.
Le goût n'était pas à la hauteur de ses attentes.
Il revint à son Ngoulisky, la version locale de la vodka faite à base de manioc.
La marque GETEX qui fait la promotion des produits centrafricains avait concocté une édition spéciale de cette boisson pour le mois de décembre en édition limitée en collaboration avec la marque Centrafricaine TARANISSI.
Le mélange du savoir-faire des deux entreprises donnait lieu à un packaging original en verre avec les mots '' TARANISSI, Mossoro ti bè Africa''.
À travers la bouteille opaque, on devinait quelques racines et cola ayant macérés dans l' alcool.
Sur le col de la bouteille se trouvait un lacet de corde de jute avec un cauri apposé dessus en hommage à la fertilité.
De digestif à boisson aphrodisiaque, il n'y avait qu'un pas.
L'inspecteur retira le bouchon de liège et versa dans un verre doseur le nectar clairsemé de fins morceaux de cola blanc et rouge ainsi que de fins morceaux de racine de kinguéléba.
Il s'alluma une cigarette de la marque Fine afin de mieux savourer son cocktail magique.
Depuis la crise en Ukraine, cette marque de cigarette jadis sous côté face à la célèbre marque Sprint, venait enfin d'être reconnu d'utilité public pour son tarif deux fois moins cher.
Il repensait à l'époque où la République Centrafricaine fabriquait encore ses propres cigares.
La belle époque pour son pays était un véritable hub économique.
La société Hucatex transformait le coton pour en faire des pagnes imprimés localement et des jeans qui partait pour le marché international.
Des hectares de champs d'hévéa à perte de vue pour récolter la résine et en faire des chaussures en plastique et autres produits du quotidien.
La société Mocaf, quant à elle, valorisait la femme Centrafricaine dans ses publicités. De nos jours aucune présence nationale sur les panneaux publicitaires dans le pays pour la marque malheureusement.
Bref, une époque que les moins de 50 ans ne peuvent connaître hélas.
À la première gorgée de son nectar sulfureux, l'inspecteur sentit ses sens se mettrent en éveil.
Les morceaux de cola et d'écorces créèrent une explosion gustative en bouche.
Un goût poivré mélangé à une note sucré de miel eut raison des dernières résistances gustatives de Guimonwara.
Il sentit une bouffé de chaleur traverser tout son corps et son crâne chauve semblait transpirer pour évacuer le trop plein d'émotions.
Le TARANISSI de GETEX faisant son effet, l'excès d'ocytocyne dans le corps de l'homme lui fit prendre son téléphone pour procéder auprès de quelques papillons de nuit à un recouvrement de dettes morales pour services rendus avec paiement... En nature.
LE SAUT DE L'ANGE
'' C'est l'histoire d'un homme qui tombe du haut d'un immeuble de 50 étages. Tout le long de sa chute, pour se rassurer, il se répète sans cesse '' jusqu'ici tout va bien... L'important ce n'est pas la chute mais l'atterrissage ''.
A l'écran, la scène était comme filmé par un drone. On pouvait voir l'ombre en chute libre, à quelques mètres du sol, se transformer en un moineau qui repris son envol vers les cieux.
Un écran blanc apparu avec le titre du court métrage '' SPARROW, l'envol d'un moineau ''.
Continuant à siroter avec satisfaction son nectar des dieux, l'inspecteur suivait l'histoire du personnage principal.
Un jeune africain plein d'ambition qui voulait réussir dans le milieu du cinéma au niveau international.
Pour ce faire, il finit par devenir l'acteur principal de son propre film.
Issu d'un pays en crise politico-militaire n'ayant que peu d'opportunités à offrir selon lui, sur un mal entendu, le destin lui tendit une perche qu'il s'appropria sans hésiter.
Il se retrouva malgré lui impliqué dans une affaire de matériel volé en tant que receleur.
Connaissant la susceptibilité de son peuple, il fit preuve d'une arrogance sans pareil pour contraindre psychologiquement les plaignants à violer les procédures juridiques en usant de leurs relations pour le maintenir en garde à vue au delà des délais requis pour finir enfin en prison de haute sécurité sans véritable jugement après avoir plaidé coupable sous contrainte.
Face à tout ce qui se passait, il gardait le profil bas en voyant dans chaque situation une occasion d'en apprendre davantage sur les relations humaines et les jeux de pouvoir.
Cette immersion insolite et osée finit par payer.
Son histoire commença à faire le tour des réseaux sociaux, il eut une forte mobilisation au niveau national et international en sa faveur tout simplement parce qu'il y avait vice de procédures.
Une fois libéré, il décida de faire un remake de son aventure sous la forme d'un court métrage visant à dénoncer les failles du système juridique ainsi que la vie d'un détenu dans son pays.
La loi n'interdit pas d'écrire ses mémoires.
Après plusieurs mois de repli tactique pour travailler sur son film qu'il tourna seul dans une pièce avec un smartphone, il présenta cela à quelques professionnelle du métier tout en leur racontant son histoire personnel.
Quelques organisations luttant pour les droits de l'homme furent séduites par l'approche.
Il bénéficia d'une subvention pour adapter son projet au format cinéma.
L'équipe de production créa un buzz en ligne autour son projet en sachant qu'il serait sous le coup de la censure, ce qui démontrait clairement que sa vie et celle de ses proches était en danger.
Cette dernière pièce du puzzle lui permis d'être éligible pour le statut de réfugié politique avec résidence, assistance social et regroupement familial dans le pays de son choix.
À la fin du film, on le voit faire le tour de plusieurs pays pour de donner des cours de cinéma en milieu carcéral avec une grande équipe de professionnels.
Dans tous les films qu'il regardait, le moment qu'il préférait était celui du générique de la fin.
Il les regardait toujours jusqu'à la fin puis cherchait ensuite sur internet le parcours des acteurs qui l'avait marqué.
Il s'intéressait également aux prix reçus par ces films.
Il ne fut pas surpris que ''SPARROW, l'envol d'un moineau '' soit récompensé dans plusieurs festivals à l'international.
Quelques années plus tard, le gouvernement de son pays vota une loi réglementant la censure des œuvres de l'esprit.
L'inspecteur Guimonwara sourit silencieusement en repensant à une enquête qu'on lui avait demandé de mener mais qu'il avait décliné pour des raisons... Personnelles.
Bangui est une ville trop petite dans laquelle il arrive que le plaignant, l'accusé, l'enquêteur, les avocats et les magistrats se connaissent tous.



