CHAPITRE 1 : AU CLAIR DE LA LUNE
Pour retrouver sa jeunesse, il suffit de répéter les folies qu'on a commises - Oscar Wilde.
Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse - Baudelaire.
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Il était 6h du matin, le téléphone portable de l'inspecteur Guimonwara ne cessait de sonner.
Il refusait d'ouvrir les yeux.
Son corps baignait dans une douce effluve d'alcool de traite communément appellé le gbako qui s'était mélangé à une bonne dose de 16h Bagarre qui est le vin de palme - vendu en après-midi dans certains quartiers de Bangui, à partie de 16h, certains consommateurs trouvaient toujours le moyen de se disputer.
A son cocktail , Guimonwara avait ajouté un clin d'œil de Ngouli de la marque Ngoulisky-Nionsimonsi...
Parmi tous ces breuvages, le Ngouli avait la réputation de s'évaporer au contact de l'air.
La quintessence de l'essence l'alchimique du goûteur averti.
L'eau de vie nationale.
L'inspecteur avait une profonde et respectueuse considération pour le savoir-faire chimique local.
Cela ne l'avait néanmoins pas empêché de succomber à l'appel tentateur de quelques Mocaf et d'un whisky dans sa tournée nocturne des spots banguissois.
Le bar dancing Ele Songo situé au croisement Sica-Benzvil dans le deuxième arrondissement.
Jadis zone peu fréquentable pendant la Transition, période sensible de la crise centrafricaine.
Ce bar avait vu le jour sous l'inspiration fulgurante et génial d'un homme d'affaires centrafricain discret mais efficace dans ses placements.
Cet homme avait commencé sa vie professionnelle en tant que Dj dans les boîtes de nuit à Bangui.
Cet autodidacte a ensuite fait de cette occupations, un noble art avant de devenir lui-même propriétaire de discothèques émérites.
La Plantation et ses soirées feutrées et le célèbre Zodiaque qui était devenu pendant la Transition une sorte de sas de dépression pour les amoureux casse-cou de la Vie.
Pour Guimonwara, le retour à la paix progressive dans la ville de Bangui était aussi le résultat du travail forcené de ces soldats inconnus de la joie que sont les djs qui ont continuer malgré les coups de feu à innoculer le virus de la joie parfois au péril de leur vie.
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Ngoulisky, nionisimonsi (bois et tu sauras)
CHAPITRE 2 : LES MOTS DES MAUX
Mouloh, était au lieu au bout du fil.
Il se présenta comme étant le chef du quartier Gbakondja.
Même le nom du quartier semblait refléter la réalité de sa population.
Le farwest.
Un quartier précaire aux mœurs basiques.
Des maisons de fortune.
Les nattes remplissaient les lits et matelas.
'' Gba'' qui signifiait grossièrement l'acte sexuel en sangho.
Kondja, la natte.
Gbakondja... Faire un avec la natte.
Hymne à la misère.
Qui choisissait le nom des quartiers ?
Sur quel critère ?
Quand on arrive à Bangui, le premier quartier que l'on rencontre en sortant de ce qui ressemble à un aéroport s'appelle Combattant.
Ensuite on rencontre Miskine... En arabe signifiait '' Pauvre... Une personne qui fait pitié, qui inspire la compassion''.
A l'opposé de Combattant il y a Fouh...
Bimbo... Jette le chien.
Kpètènè... Fuis la pierre ou évites le problème ou va loin et parles.
Lakouanga... Le soleil, la mort ou le travail vient...
Autrement dit, à chaque jour son lot de misère.
Lakouanga... Marche ou crève.
Sica... Arrives là-bas et tu verras.
Ouago... Le propriétaire de la pirogue, l'auteur coupable de la grossesse, le beau parleur car expert dans la composition musicale joué au tam-tam...
Bangui... La weed, le cannabis, le vin de palme pour les ivoiriens.
Une ville qui vous retourne le cerveau si vous y restez trop longtemps.
Une ville qui vous possède, qui vous fait planer.
Une ville de paradoxe qui vous rend addict à elle.
Quand on a vient à Bangui une fois, on y revient toujours...Un jour.
Quand on est à Bangui, on rêve de partir le plus vite possible...
Une fois au loin, on a hâte d'y revenir.
C'est comme un sortilège, un magnétisme qui s'explique peut-être par l'anomalie magnétique de la ville de Bangui.
L'inspecteur Guimonwara avait une manière propre à lui de faire une analyse sociologique de son environnement.
Songeant au nom du chef de quartier, l'inspecteur trouva encore là aussi le moyen de faire des analyses.
Comment pouvait-on s'appeler Mouloh qui signifie '' attrapes-le''.
Dans son delirium, l'inspecteur s’amusa de son propre nom qui signifiait '' celui qui cherche, trouve ''.
Son nom sonnait comme un avertissement, comme une conséquence, comme une invitation à l'action.
Guimonwara...
Une mystérieuse trinité, un trio métaphysique.
Imbus de sa personne, l'inspecteur s'autoproclamait devant ses collègues comme étant l'élu devant l'Eternel dans l'art des enquêtes difficiles.
Une grande gueule ayant trop souvent les moyens de sa politique au regard de ses raisonnements souvent insolites mais qui poussaient malgré tout à réfléchir.
Pendant une dizaine de minutes, il écoutait le chef de quartier lui raconter avec des détails insolites et morbides la scène de la veille.
L'homme a tué sa femme en lui fracassant le visage à coup de pilon pendant son sommeil semble-t-il puis s'était pendu à son tour.
Le lâche avait veillé à envoyer leur 7 enfants chez sa sœur qui occupait la maison de sa défunte mère, morte quelques jours à la suite d’une courte maladie malgré la forte somme dépensée par la femme pour soigner sa belle-mère pendant l'absence de son mari.
L'inspecteur Guimonwara avait hâte d'être sur les lieux du crime.
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Ndo Nilla, Tourisme de proximité : bienvenue en Centrafrique...
CHAPITRE 3 : MOULOH, LE CHARISMATIQUE
Il avait plus tard dans la nuit.
A Gbakondja, la boue mêlée aux déchets des pseudos caniveaux débordants servaient de cadre à un spectacle banal pour la population.
Cochons et chiens hybrides se disputaient un morceau de quelque chose enfermé dans un sachet qui venait d'atterrir comme catapulté derrière une tôle rouillée d'où le doux fumet une sauce de pied de bœuf vint au secours de l'odorat en détresse de l'inspecteur.
Le cadastre avait-il un projet réel pour ce quartier ?
Pourquoi la mairie n'externalisait-elle pas la gestion des ordures pour le confier à des petites entreprises de quartier pour un service de proximité ?
Le rire des enfants allant à l'école couplé à la symphonie tonitruante d'un bébé au dos de sa mère pilant elle-même avec une énergie herculéenne au vue de sa petite morphologie de femme sangho ayant le sens des affaires.
Celui qui semblait être son mari était quant à lui assis dans une chaise en train de s'imaginer millionnaire en feuilletant un magazine de courses de chevaux.
Ce n'était plus de la misère, c'était un tableau philosophique et mystique sur le véritable propriétaire de la culotte dans le foyer. L’homme ou la femme.
L'inspecteur continua tant bien que mal son chemin dans cet univers fantastique, allant à la rencontre du chef de quartier monsieur Mouloh qu'il localisa assez vite.
Au lieu de la foule parquée devant une maison inachevée, la voix singulière du chef de quartier sifflait dans l'air.
La soixantaine, il devait être de ceux qui ont toujours rêvé de faire partie de l'élite dans leur communauté de base.
Il semblait avoir bénéficié d'un coup de pouce du destin, une sorte d'héritage du bâton de commandement.
A sa manière de calmer les badauds, l'inspecteur savait qu'il avait à faire à un homme d'expériences habitué à la gestion de crises.
Se faufilant dans cette forêt d'âmes en direction du lieu du crime, Guimonwara s'amusait à guetter les regards complices qu'échangeaient quelques femmes, peut-être veuves bien que deux d'entre elles avaient un bébé dans les bras, avec Mouloh qui a son tour orchestrait ces dialogues muets avec toute l'aisance d'un homme aguerri à l'art du camouflage coupable.
Le chef de quartier tournait calmement la tête tout en parlant avec des gestes stricts accompagné d'un sourire qui en disait long sur son programme de la journée une fois que le quartier se serait vidé de ses langues trop pendues.
Gbakondja...
L'inspecteur était maintenant devant la porte de la maison, scène du crime.
Après quelques civilités avec le chef du quartier, ce dernier l'invita à entrer dans la maison quand quelque chose le fit s'arrêter net.
Son téléphone n'était plus dans sa poche.
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CHAPITRE 4 : UNE AFFAIRE DE TROU
L'inspecteur Guimonwara observait la foule avec un sombre regard.
Il était 7h du matin.
Oser fouiller dans la poche d'un inspecteur à 7h du matin... Oser lui voler son téléphone portable... Son outil de travail.
Quelle était donc cette mentalité ?
Ce téléphone était un cadeau de son neveu qui vivait en France.
Son bon petit.
Celui qui était toujours prêt à le dépanner avec des vêtements soldés souvent achetés lors des brocantes car Guimonwara avait un style propre à lui.
Un mélange de shérif du Far West avec son chapeau et son gilet en cuir, sans oublier les santiags avec l'étoile au niveau du talon.
Ce téléphone avait une valeur sentimentale.
Alors qu'un soir il était victime d'une panne sèche, voyant son neveu qui attendait un taxi dans son costume tout neuf, il crut à un signe du destin, il s'arrêta pour lui solliciter de l'aide quand à sa grande surprise, le fiston avançait vers lui aussi d'un pas ferme avec un large sourire et un regard de rienneux.
L'inspecteur fauché était face à un fauché comme lui.
Les deux compagnons d'infortune se rendirent au bar Mbiyé au niveau du quartier Lakouanga pour se raconter leur misère et faire des plans sur la comète autour d'une bière.
L'inspecteur avait négocié la bière à crédit.
Le propriétaire des lieux lui en offra 6.
C'était quand même l'inspecteur Guimonwara... Meilleur ami qu'ennemi.
Le neveu parisien de l'inspecteur avait appelé une fille pour lui tenir compagnie avec la bénédiction de son oncle.
Cette femme était belle comme la lune car selon l'angle de vue, tout était relatif.
Ceci dit, elle avait une bouche diabolique, une poitrine anormalement généreuse, un petit ventre légèrement bidonné labellisé ISENBECK et une tignasse flamboyante sur la tête.
Son postérieur avait tout d'une croupe. Elle avait les yeux qui sentent le cul.
Alors que le neveu, malgré la cacophonie ambiante, s'efforçait d'impressionner sa proie déjà conquise en racontant l'avancement de ses démarches et les différents rendez-vous avec les ministres du moment avec l'enthousiasme qui caractérise toutes ces personnes dites de la diaspora qui pensent qu'ils sont venus changer les choses à Bangui avec leurs fameux partenaires qu'on ne voit jamais, une bagarre éclata.
Un homme et sa femme se disputaient.
La raison ?
Un téléphone.
La femme accusait sa femme de vouloir garder le téléphone pour l'échanger contre de la boisson.
L'homme accusait la femme d'avoir volé le téléphone dans la poche d'un client.
Au même moment arriva un homme en colère.
C'était leur bailleur.
Il accusa à son tour l'homme d'escroquerie car ce dernier avait des retards de loyer.
L'homme à son tour demanda des explications à sa femme qui était censé payer le loyer.
Cette dernière à son tour expliqua que la femme du propriétaire avait pris des mèches brésiliennes chez elle mais qu’elle n'avait pas payé alors entre femmes elles s'étaient arrangées.
Le bailleur explosa de colère car sa femme, la mère de ses 3 enfants, venait de le quitter pour un parisien en vacances.
Il les avait surpris sous un arbre vers 2h du matin en train de faire des choses bizarres que même sa femme ne lui avait jamais fait à cause du nom du Seigneur.
Quand l'homme demanda à sa femme où était alors l'argent, cette dernière expliqua que cela avait servi à payer les frais d'hospitalisation de la mère de son mari.
Dépense finalement inutile car la dame mouru quelques jours plus tard. Elle avait 96 ans.
Les deux hommes étaient bien remontés.
650 000 fcfa pour des mèches et une pipe faisait rire l'homme.
Touché dans son amour propre, le bailleur répliqua qu'il fallait être idiot pour accepter de dépenser 650 000 fcfa par les temps qui courent pour soigner un mort vivant.
Quand le centrafricain veut piquer, ça pique dhè.
Les bouteilles autour commencèrent à se casser.
L'homme et sa femme contre le bailleur.
Le bailleur et l'homme contre la femme.
La femme et le bailleur contre l'homme.
L'inspecteur dû intervenir en sortant son arme.
Il tira en l'air.
Ce qui calma tout le monde.
Le centrafricain aime la loi de la jungle.
L'inspecteur qui avait suivi toute l'histoire demanda à voir le téléphone en question.
Il fallait résoudre ce problème à la base.
Son neveu se rapprocha et reconnu son téléphone.
Il saisit le mot de passe. Le téléphone se déverrouilla.
Sa copine qui était perdue dans foule se fraya un chemin pour le rejoindre.
Le bailleur reconnu la mère de ses enfants.
La femme de l'homme reconnu les mèches.
L'homme à son tour reconnu le neveu qui ne cessait de roder aux alentours de la maison de son bailleur ces derniers temps.
Une nouvelle bagarre était sur le point d'éclater quand l'inspecteur tira une deuxième fois en l'air.
Quelques secondes plus tard, les agents de l'OCRB qui est l'office central de répression du banditisme, firent leur entrée.
Sur l'ordre de l'inspecteur, tout le monde devait être embarqué sauf son neveu et sa copine.
Le pouvoir sans abus perd son charme.
Le neveu parisien devait savoir qui était le boss à Bangui : son oncle Guimonwara.
Ce dernier lorgnait déjà sur le téléphone du neveu et comptait déjà les jours avant son départ pour bénéficier du téléphone en guise de cadeau.
Une fois au poste de l'OCRB, l'inspecteur exigea qu'ils ne soient pas mis en cellule.
Il s'agissait d'un cas d'incompréhension mais au regard de la dispute et de l'état d'ébriété légèrement avancé de chacun, il était mieux de les laisser dans la cour jusqu'au lendemain.
Pendant la nuit, alors que le mari dormait profondément, le bailleur proposa à sa femme une petite galipette contre l'annulation des loyers impayés.
Cette dernière, par amour pour son mari qui gagnait un maigre salaire en tant que vigile malgré son doctorat en biologie obtenu à l'université de Bangui, accepta.
La vélocité de l'étreinte finit par réveiller le mari désormais cocu.
Bagarre. Destination cellule. Amendes.
Séparation du couple.
Le mari perdit son toit.
Le bailleur se sépara deux semaines plus tard de la femme.
La femme se retrouva dans les bras d'un fonctionnaire étranger de la MUNISCA rencontré en discothèque. Affaire classée.
Entre temps, le neveu prit son vol et offrit comme prévu son téléphone portable à son oncle Guimonwara.
Après avoir repensé à tout cela, l'inspecteur s'apprêtait à sortir son arme face à la foule de Gbakondja pour menacer en espérant ainsi retrouver son téléphone.
Tout le monde connaissait sa réputation de fou de la gâchette.
Au même moment, une vibration et une sonnerie retentit dans la doublure de sa veste.
Poche trouée. Téléphone avait glissé.
Un classique.
L'inspecteur fit mine de ne pas se préoccuper de la sonnerie.
Il tripota tant bien que mal le téléphone au travers de sa veste pour couper le réveil qui s'était activé puis entra sereinement dans la pièce où gisait les deux cadavres.
Un détail impressionnait et interpellait l'inspecteur quand il vit le corps de la femme...
Il 's'agissait de... Divine.




