Récit fictif imaginé par Brice EKOMO-SOIGNET


Chapitre 1

 

Il est 2h17 du matin. 

Un samedi soir à Bangui. 

Alors que l'inspecteur Guimonwara s'apprête à entamer son deuxième litron de Ngoulisky, son téléphone portable se met à sonner. 

 

Seul dans son bureau, le visage très près du petit verre servant de doseur, ses yeux brillent d'admiration face au liquide translucide qu'il verse avec précaution. 

 

'' Ngoulisky, eau de vie pour nos trépas. 

Ngoulisky, faux débit pour fort débat

Tu as la couleur de ma mémoire et la noblesse de mon terroir. 

Ô Ngoulisky, toi qui refais le monde sans des '' si''. 

Toi qui repeins d'ondes, mes soucis. 

Toi qui, à chaque anniversaire, me retire avec juste insolence une bougie.

Grand prêtre chez les spiritueux. 

Grand traître chez les vaniteux. 

A toi je rends hommage ô Ngoulisky.

Merveille de la culture Centrafricaine, jamais Vodka ne te dépassera. 

Ngoulisky je t'aime''. 

 

Alors qu'il finissait de remplir le verre doseur tout en fredonnant cet hymne à la Joie dédié à cette eau de vie extrêmement forte nommée Ngouly et mis en bouteille par la Société Centrafricaine de Distillerie Artisanale (SCADA) sous le nom de Ngoulisky, son téléphone continuait de sonner. 

 

Il avait abondonné l'affaire de meurtre de Gbakondja pour des raisons personnelles. 

La victime, Divine, était une de ses conquêtes du passé. 

Une des rares d'ailleurs à avoir refuser ses avances, bien qu'elle acceptait volontiers ses invitations et cadeaux. 

Elle lui arrivait même de venir passer la nuit dans le lit de l'inspecteur. 

 

Bien entendu, toujours uniquement quand il y avait drapeau rouge de la Chine alors que la Russie voulait absolument en finir avec cette rébellion... Autrement dit, elle avait toujours ses règles dans ces moments là quand elle ne racontait pas toute la nuit ses problèmes sortie d'un autre monde pendant que les racines mâchés par l'inspecteur faisait effet sur sa libido...

Hey oui même la sexualité est géopolitisé à Bangui la Coquette Roquette Croquette. 

 

Heureusement qu'à côté du Stade 20 000 places, il y avait toujours moyen de serrer une Pindoungou en quête d'un billet de 2000 fcfa.

Avoir une voiture de fonction ainsi que pouvoir d'arrêter arbitrairement ces papillons de nuit était un autre avantage du métier pour Guimonwara. 

 

Bref... Divine... Hum. 

Cette belle fille, toujours joviale et sacrée danseuse aux charmes charnues toujours à traîner entre les bars Mbi yé à Lakouanga et Ele Songo vers Sica 3, était devenue par miracle la femme d'un éternel étudiant en doctorat à l'université de Bangui. 

Ils avaient sept enfants et elle était enceinte du huitième selon la morgue de l'hôpital Communautaire de Bangui... 

 

Comment pouvaient-ils savoir cela sans autopsie d'ailleurs ? 

Même la morgue centrafricaine en agonie était capable de dire que Divine, avec son gros petit cul et son ventre plat était enceinte... Sacré Divine, même dans la mort tu continues à embrouiller les gens.

 

Ceci dit, d'après les enquêteurs, la mort du couple était le fruit d'une scène de ménage orchestrée par le mari de Divine. 

Selon les voisins, l'enfant ne serait pas du mari mais d'un jeune centrafricain de la diaspora dont la description semblait correspondre à celle du neveu de l'inspecteur. Celui qui lui offrit jadis le téléphone portable. Le même qui avait cocufié le bailleur du couple voleur dudit téléphone dans le bar Mbiyé il y a quelques mois. 

 

Décidément les jeunes d'aujourd'hui ne respectent plus rien. 

Ils veulent manger la où mangent leurs aînés. 

Il faut dire qu'il y avait près de vingt ans entre l'inspecteur Guimonwara et Divine, mais peu importe : kékéwa kouè a za wa zango, un trou est un trou. Ici c'est Bangui. 

 

Face aux divers replis tactiques de Divine, l'inspecteur finit par la trouver attendrissante, acceptant malgré lui de la considérer comme sa bonne petite. Sa rabatteuse. 

Jouant le jeu, elle lui organisait parfois des rencontres avec ses copines et revenait par la suite pour un débriefing. En contre partie, l'inspecteur lui rendait de petits services en intimidant ses courtisans naïfs qu'elle escroquait parfois. 

 

Sacré Divine. 

Une paire de seins cent pour cent bio. 

Une paire de fesses isolante et bien rebondie. 

Un déhanché enivrant. 

Une bouche et des yeux à faire tomber le corps du Christ des mains d'un cardinal. 

 

Comme disait Oscar Wilde : '' c'est en ne payant pas ses dettes que l'on devient immortel auprès des commerçants''. 

 

Divine avait définitivement gagné son immortalité dans l'esprit de l'inspecteur qui vida son verre de Ngoulisky d'un trait en grimaçant d'un air radieux tout en repensant à la seule fois où Divine prenait sa douche chez lui en laissant la porte entrouverte. 

Plaisir des yeux, désir des cieux. 

 

La sonnerie persistante du portable finit par tirer l'inspecteur Guimonwara de ses rêveries lascives. 

Un accident venait de se produire au niveau de Allianz Assurances au bord du fleuve. 

La voiture venant de Ngarabga non loin de Ouango. 

Le conducteur et les passagers revenaient d'une fête selon les personnes présentes sur le lieu de l'accident. 

 

Quatre personnes. 

Une route plate sans nids de poule ou dos d'âne. 

Sortir de la route. 

Planer à environ un mètre cinquante du sol selon les traces sur l'arbre dans la trajectoire de la voiture. 

Faire ensuite trois tonneaux. 

Une voiture irrécupérable. 

Pas de mort. 

Même les téléphones portables des personnes ainsi qu'un ordinateur portable dans l'habitacle de la voiture sont restés intact. 

 

L'inspecteur avait du mal à croire ce qu'il voyait. 

Le conducteur avait avalé une bouteille de champagne en quelques minutes peu avant de prendre le volant. 

 

Mais une chose intriguait l'inspecteur : comment une personne fatiguée et saoule pouvait-elle parcourir tous les virages dangereux car étroits et pas du tout éclairés de la descente de Ouango qui passe devant l'hôtel OUBANGUI pour venir faire un tel accident sur une surface plane, droite et éclairée ? 

 

Selon un témoin, il aurait vu un ndoga (boule de feu) foncer sur la voiture mais la boule a dévié et c'est sûrement onde de choc de cette déviation qui a cabossé la voiture et provoqué l'accident. 

Car d'après les rumeurs, le marabout du conducteur est un tchetchène. 

Donc magie de noir contre celui de blanc c'est combat mélangé. 

 

Pour un autre témoin, c'est Mamiwata la sirène des eaux qui a appelé le conducteur car selon les rumeurs, ce dernier vivait au bord du fleuve. 

Mais comme il prétend être un homme à doter, Mamiwata aurait lâché l'affaire parce que...

 

L'inspecteur préféra passer à un autre témoin.

 

Selon le dernier témoin, une voiture blanche aurait percuté la voiture mais comme à cette heure-ci il n'y avait personne sur la route, la voiture ne s'est pas arrêté. 

Pourtant nulle part sur le sol il y avait une trace d'impact entre deux voitures. Selon l'inspecteur une seule hypothèse tenait la route bien qu'il n'avait pas de preuve : une autre voiture a dû percuter celle qui a fait l'accident et conducteur aurait pris la fuite. 

En dehors de cela, même l'argument du conducteur qui consistait à dire que sa roue avant s'était déboitée ne justifiait pas un tel accident. 

 

La voiture n'avait plus de coffre. 

Foncer contre un arbre et faire un tour de 180 degrés dans les airs pour fracasser le coffre contre l'arbre à plus d'un mètre de hauteur... Hum Yé ni yen (et puis quoi encore) : c'était un tournage de film pour un grosse production cinématographique ou quoi ? 

 

Il fallait trouver une réponse concernant le déroulement de cet accident insolite dont le conducteur n'avait aucune fracture. 

Rien que la vue de la voiture était insoutenable. 

 

Que s'était-il passé ? 

Ces miraculés, qui étaient-ils ? 

 

Pourquoi la voiture avait-elle arrêté son tonneau à quelques mètres du fleuve sur un morceau de fer rouillé et fatigué qui servait de garde-fou quand on sait que selon les lois de la physique, l'énergie cinétique qui aurait déclenché cette sortie de route était censé annuler quasiment l'effet de la gravité terrestre et donc l'énergie potentielle afin d'envoyer directement la voiture et ses passagers dans les eaux noires du fleuve Oubangui ? 

Quelle était donc cette voiture portant une plaque d'immatriculation sur laquelle on pouvait lire '' Dieu Fera ''? 

 

L'inspecteur allait allumer une cigarette quand une odeur très reconnaissable lui parvint : le réservoir de la voiture était percée et le carburant était en train de se répandre sur le sol. 

 

Quel était donc ce choc qui fit disparaître le coffre de la voiture au point de déchirer le réservoir sans pour autant créer la seule étincelle qui aurait mis le feu à la voiture et brûler vif ses passagers ? 

 

L'officier Kofi de la Douane ivoirienne en formation à Bangui dans le cadre d'un séminaire observait la scène avec beaucoup d'attention depuis son balcon à quelques mètres du lieu de l'accident.

 

Lagune Ebrié, Abidjan, 1979.

Sur la corniche. 

Même accident, même plaque d'immatriculation.

Histoire du fils caché de la Reine Pokou. 

Le résultat de l'enquête frôlait la métaphysique.

 

Il décida de rejoindre l'inspecteur Guimonwara pour le mettre en garde et lui proposer un séjour en Côte d'Ivoire le plus rapidement possible.

Peut-être qu'en mettant ensemble leur connaissance africaine, ce mystère pourrait être résolu... Ou pas.

 

En effet, selon la légende, Abla Pokou, une reine africaine qui, vers 1770, mena le peuple baoulé du Ghana vers la Côte d'Ivoire.

 

La légende raconte qu'elle aurait sacrifié son fils unique pour traverser une rivière.

 

Le mot "Baoulé" par lequel on désigne désormais les descendants du peuple qu'elle conduisait provient de l'épisode du sacrifice de son fils unique.

 

Après l'immolation de son rejeton, elle déclare « Ba-ouli », ce qui signifie « L'enfant est mort », d'où le nom « Baoulé ».

 

L'inspecteur Guimonwara était abasourdi...

Pour quand c'est le blanc qui raconte une histoire de sacrifice d'enfant comme celle de Isaac dans la Bible et autre, l'enfant est toujours sauvé à lors que quand c'est le noir, l'enfant doit forcément mourir ?

Si on cherche bien, Jésus lui aussi devrait être noir selon l'inspecteur Guimonwara qui avait ses propres interprétations du monde... Ngoulisky aidant, bien sûr. 

 

Bref. 

Destination la Côte d'Ivoire chez les Baoulé. 

Affaire à suivre.